Vous pensiez que nos ancêtres n’avaient pas le sourire Colgate ? Détrompez-vous : il y a 4 000 ans, certains Homo sapiens affichaient une santé dentaire qui laisserait perplexe n’importe quel dentiste moderne. Récente découverte à l’appui, les scientifiques lèvent aujourd’hui le voile sur la vraie raison pour laquelle les caries étaient (presque) un non-sujet dans la préhistoire, alors qu’on se gave désormais de brossage, fil dentaire et bain de bouche… en vain.
Au fond d’une grotte irlandaise : deux dents et un tas de questions
Tout commence au sud-ouest de l’Irlande, dans une grotte calcaire du comté de Limerick. Entre 1993 et 1996, les archéologues y exhument deux modestes molaires. Mais attention, pas des chicots ordinaires : elles appartenaient toutes deux à un homme adulte ayant vécu entre 2280 et 2140 av. J.-C., à l’âge du bronze. Leur analyse, publiée dans Molecular Biology and Evolution le 27 mars 2024, va secouer le cocotier de la science dentaire.
À l’intérieur des dents, les chercheurs dénichent des bactéries familières des cabinets dentaires : Streptococcus mutans, redoutée pour ses liens étroits avec la carie, et Tannerella forsythia, associée aux maladies des gencives. « Curieux ! », s’étonnent les scientifiques en découvrant une abondance remarquable de S. mutans dans ces molaires de jadis.
L’énigme des caries (presque) absentes : quand l’alimentation change tout
Petit aparté : malgré cette profusion bactérienne, l’émail du valeureux Irlandais n’était pas endommagé. Si l’individu avait tiré un peu plus sur la corde de la longévité, la donne aurait probablement changé, suggèrent les experts.
Plusieurs autres dents retrouvées sur le même site montraient d’ailleurs des signes de caries, mais la question reste entière : appartenaient-elles à ce même homme ou à des voisins moins chanceux ? Le puzzle achoppe là, les restes squelettiques étant retrouvés désarticulés et séparés.
Quoi qu’il en soit, détecter autant de S. mutans dans de l’ADN dentaire aussi ancien est un événement rarissime (c’est un peu comme retrouver la recette de la potion magique d’Obélix : on n’y avait presque jamais accès). Sa nature acidogène fait qu’il détruit l’ADN et ne se conserve donc pas bien. Habituellement, on retrouve cette bactérie en quantité microscopique dans de très rares vestiges, comme une dent néolithique du sud-ouest de la France, ou… un « chewing-gum » préhistorique scandinave.
Pourquoi ici fait-elle de la résistance ? Les conditions fraîches et sèches de la grotte de Killuragh semblent y être pour beaucoup, selon les chercheurs.
Du blé, du sucre… et des bactéries très motivées !
Mais alors, pourquoi nos ancêtres étaient-ils si peu carieux, alors que nous collectionnons joyeusement les rendez-vous chez le dentiste ? La réponse prend racine dans notre assiette. Avant l’avènement de l’agriculture et surtout de l’industrialisation alimentaire, notre alimentation était bien moins riche en sucres raffinés et aliments transformés. C’est avec l’arrivée massive de céréales comme le blé et l’orge, il y a environ 10 000 ans, puis le déferlement du sucre raffiné au XIXe siècle, que tout s’accélère : les caries explosent, le microbiome oral change de cap.
- L’étude récente confirme que la virulence de S. mutans a évolué parallèlement à l’évolution de notre alimentation.
- Des analyses génétiques ont révélé un tournant majeur dans l’évolution de la bactérie au cours des derniers siècles : la consommation accrue de sucre a créé un écosystème buccal favorable à son développement.
Des recherches antérieures, comme celles publiées dans Nature Genetics en 2013, avaient déjà suggéré que l’évolution de notre alimentation avait entraîné une profonde mutation de la composition bactérienne buccale. Certes, il y avait encore des bactéries « amicales », mais les espèces friandes de nouveaux glucides, comme S. mutans (capable de transformer le sucre coincé entre vos dents en acide rongeur d’émail), ont fini par prendre le dessus.
Notre bouche, jadis plus diversifiée, s’est appauvrie
Il n’y a pas que les caries qui en profitent. L’identification de deux souches différentes de Tannerella forsythia dans ces molaires de l’âge du bronze (contre une seule de nos jours) indique aussi une perte de diversité du microbiome buccal au fil du temps. Jadis, nos bouches étaient des jungles foisonnantes de bactéries diverses ! Cette diminution de la biodiversité bactérienne inquiète désormais les spécialistes du Trinity College Dublin, car elle pourrait avoir des conséquences négatives sur la santé humaine globale.
En somme, si le secret des dents d’antan intrigue tant les chercheurs, c’est qu’il ne tient ni du miracle, ni d’un brossage caché sous une peau de mammouth, mais bien d’un régime alimentaire bien moins complice des caries. À méditer avant d’engloutir votre prochaine part de gâteau : peut-être la clé d’une bouche plus saine se trouve-t-elle simplement… dans votre assiette !

Elisa rédige des articles sur la santé avec la volonté de rendre l’information accessible à tous. Passionnée par le bien-être, elle s’attache à partager des conseils pratiques et des découvertes scientifiques de manière claire. Son approche se veut pédagogique, au service des lecteurs.





